Vers une organisation numérique responsable : pourquoi, comment ?

Dernière mise à jour : 28 sept.

Après l’obtention du label numérique responsable niveau 2 de l’INR (Institut du Numérique Responsable) en juillet 2022 à La Javaness, quelle rétrospective faire des différentes étapes de préparation ? Quels enseignements retirer ? Cet article vise à garder une trace sincère de cette expérience, avec l’envie de donner de l’élan à notre plan d’engagements “numérique responsable”. Il vise aussi à décrire assez simplement le processus de préparation du label, afin d’encourager d’autres organisations à sauter le pas, malgré toutes les limites réelles et mentales de l’exercice. Propos liminaires : Pourquoi ne rien faire, puis finalement, décider d’y aller

Nous vivons deux transitions majeures, une transition numérique et une transition verte.

Photo by Roy Muz-on unsplash


Sur ce second sujet (mais en réalité le premier de tous!), les communautés scientifiques éclairent le sujet depuis longtemps : on pense évidemment aux rapports du GIEC mais aussi aux travaux réalisés sur la révolution philosophique, sociétale et individuelle sous-jacente, déjà mis à jour il y a près de 10 ans dans l’anthologie de la pensée écologique de Dominique Bourg et Augustin Fragnière (pour ne citer qu’une référence notable). Tous ces travaux commencent enfin à être audibles grâce à des relais de qualité et des preuves de danger immédiat à nos portes. Plusieurs des 9 limites planétaires sont aussi dépassées ou fortement menacées.

Dans le même temps, la numérisation de tous les secteurs de l’économie connait une forte accélération dans le contexte de montée en maturité, tant des technologies que des organisations, dans un contexte post-covid. La mue vers des business model “digital first” et même “AI First” progresse dans différents secteurs.

Ces transformations portent les germes d’une redistribution des cartes géopolitiques, économiques et sociales potentiellement phénoménales, à toutes les échelles. Jusqu’où et avec quelles conséquences, nul ne sait le prédire précisément.


Des faisceaux de preuves et des scénarios sont esquissés dans des études académiques, institutionnelles et professionnelles, particulièrement foisonnantes depuis 3 ans.

Aucune d’entre elle ne peut cependant sérieusement fournir une vision précise de l’ampleur des transformations, leurs conséquences ou encore leur vélocité.

Ce qui est, en revanche, bien connu, c’est que le secteur du numérique est un grave “centre de coût” pour l’environnement.


Parler de green IT ou de sobriété numérique sonne comme un oxymore : Le numérique est responsable de 4% des émissions de gaz à effet de serre et pourrait afficher un taux de 8% d’ici 2025 : 3/4 de ce coût revenant à la fabrication du matériel et des services, 1/4 pour l’utilisation et la fin du cycle de vie. Faisant preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, on peut donc s’interroger sur la possibilité même de faire du numérique responsable, comme le posait bien une émission de France Culture en mai 2021. Par ailleurs, chacun peut douter de sa légitimité à s’emparer d’un tel sujet : tant les implications de ces transformations sont gigantesques, complexes et pour partie encore largement inconnues; tant aussi l’expertise des uns, l’abnégation des autres, forcent le respect : ici, un étudiant de grande école renonce à son diplôme, là une carrière rémunératrice est stoppée pour un engagement associatif ou politique en faveur du climat etc.

Ce contexte “écrasant”, sur les consciences éveillées, a très certainement inhibé l’affirmation d’une politique d’entreprise sur ce sujet. Nous sommes donc restés plusieurs années au stade de pratiques et convictions individuelles.

Le projet d’obtention du label a fourni le “déclencheur” au lancement d’une démarche d’entreprise structurée et documentée, dans un positionnement aligné avec ce que nous sommes : Un acteur du “système”, cherchant à mieux comprendre et maitriser son empreinte sociale, sociétale et environnementale, au-delà de l’efficacité de ses projets et de la performance de ses logiciels, telle que mesurée par ses clients.

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Etape 1 : l’autodiagnostic La première étape a été de constituer un groupe de travail, composé d’ambassadeurs des différentes équipes et compétences de l’entreprise : data, développements, RH, business, ITOps, performance et d’un coordonnateur désigné pour animer la démarche. Chacun a été convoqué par le CEO à une formation obligatoire, de deux jours sur les enjeux du climat et plus spécifiquement sur les connaissances fondamentales relatives au “numérique responsable”.

La démarche de préparation du label avait officiellement démarré. Nous étions en septembre 2021. Ce moment avait comme premier objectif de nous former au sujet du changement climatique. Cette formation visait plus implicitement à “réveiller” nos consciences. La précision scientifique de la démonstration de la catastrophe annoncée a été très brutale. Elle a aussi été fondatrice de notre collectif et de sa détermination .

Cependant, il faut bien admettre qu’à ce stade, les liens entre les connaissances acquises et nos possibilités d’actions n’avaient pas encore bien été établis. La manière d’utiliser la grille de critères pour un acteur de l’IA comme nous ne l’était pas non plus.

Mais nous étions engagés dans la démarche, il nous fallait donc maintenant s’approprier la grille et mener l’enquête en sollicitant les collaborateurs.

Ian Dooley on Uns plash

Le référentiel de l’INR est structuré autour de 5 thématiques :

  1. La stratégie et l’organisation (quelle politique, quel déploiement de la politique)

  2. le soutien à la stratégie (soit l’association des différentes parties prenantes)

  3. Le cycle de vie des services numériques (de l’usage des différentes ressources IT et des données mobilisées dans l’activité de l’entreprise)

  4. Etendre sa démarche NR (notre influence dans la société sur le NR)

  5. Produits et services des ESN (comment nous intégrons les sujets NR durant tout le cycle de delivery de nos projets : amont, build, run)

Derrières ces thèmes, ce sont 17 rubriques (des plans d’actions) et 52 critères qui sont passés au peigne fin. Peu de place est laissée à l’improvisation et aux approximations dans cette revue, puisqu’à chaque critère est appliqué le questionnement dit “DMR” : y a-t-il des documents pour présenter la méthode ? y a-t-il des moyens alloués? y a-t-il des résultats observables ? La démarche permet de collecter beaucoup d’informations, mais nous confronte à d’autres types de difficultés :

  1. D’abord les collaborateurs ne se sont pas sentis concernés par un certain nombre de critères : la démarche nous permettait fort heureusement de rapidement les mettre de côté. Nous aurions certainement gagné à mieux les trier et les hiérarchiser en amont pour mener nos entretiens,

  2. Plus ennuyeux, un certain nombre de nos « actifs » technologiques et méthodologiques en faveur de l’IA de confiance ne trouvaient pas vraiment de place dans cette grille, qui n’aborde les produits numériques que sous le prisme de leur cycle de vie. Ces « actifs » sont : nos sujets de recherche appliquée (20 000 jours hommes de R&D investis dans notre socle IA de confiance) et nos composants technologiques et méthodologiques (outils d’annotation, moteur de règles, système de gestion de la boucle retour etc.)

  3. Ensuite, l’opportunité d’associer une “étiquette NR” à des actions que l’on menait déjà dans l’entreprise, a pu créer de la confusion vis à vis des collaborateurs. Le programme NR voulait-il s’approprier le travail réalisé par les différentes équipes ? La réponse de “Monsieur Jourdain” en quelque sorte, qui faisait du NR sans le savoir. Verbatims choisis :

“Mais pourquoi dire que la rationnalisation de l’utilisation des infrastructures est un sujet “numérique responsable” ?! On l’a toujours fait, pour des raisons de sécurité et de coût pour nos clients”;
“L’open-source, c’est notre ADN depuis le départ, on n’a pas attendu le programme NR pour le décréter”;
“la minimisation de l’utilisation des données dans les modèles algorithmiques sert avant tout à rechercher la performance avec un minimum de données, qui sont souvent complexes à obtenir, pas forcément à consommer moins d’énergie”

Ces objections nous ont imposé de travailler assez tôt sur la gouvernance de l’initiative “Numérique Responsable” et à son positionnement vis-à-vis des équipes : valoriser le travail qu’elles réalisent, les soutenir opérationnellement au besoin, lancer les sujets qui ne sont pas encore adressés …avant de redonner les rênes. Finalement, comme d’autres sujets transverses en entreprise, cette équipe fait d’autant mieux son travail qu’elle n’est pas indispensable et, finalement, sa pleine réussite sera signée le jour de sa disparition.

4. Enfin, si la grille de critères avait permis de récolter les informations pour concourir au label, elle ne constituait pas, en l’état un matériau de communication intelligible et engageant pour les collaborateurs et les parties prenantes. Pour répondre à cet écueil, plusieurs livrables de “compilations” ont été créés :

  • la gestion (responsable) de nos moyens IT

  • notre gestion (responsable) des données

  • notre politique RSE

  • un recueil de l’ensemble de nos pratiques, outils, objets de recherche appliquée, de conception responsable “by design”

Cette étape de formalisation terminée, l’ensemble des documents (grille de critères remplie et livrables justificatifs) ont été remis et étudié par un bureau d’audit indépendant accrédité par l’agence Lucie. Une auditrice spécialiste des questions de RSE est venue passer 2 jours dans nos bureaux, afin de passer en revue et challenger notre autodiagnostic. Ce moment a été l’occasion de bénéficier de conseils sur nos démarches RSE plus particulièrement et d’identifier des acteurs auprès de qui prendre attache, notamment dans le monde de l’Economie Sociale et Solidaire.

Etape 2 : Elaborer un plan d’engagements d’entreprise Le rapport d’audit transmis a beaucoup encouragé l’équipe car il relevait énormement de points positifs et fournissait des axes d’amélioration très concrets. Cette base a ainsi permis de réaliser très naturellement un plan d’engagements pour les 3 ans à venir, échelonnant dans le temps des actions à réaliser, assorties d’objectifs à atteindre.

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Ce travail a été partagé avec le comité de direction de l’entreprise. L’agence Lucie l’a revu, afin de nous donner un avis avant la transmission de l’ensemble de notre dossier (diagnostic et plan d’engagements) au comité de labellisation de l’INR. La principale remarque formulée était qu’il nous fallait être plus précis en termes d’indicateurs visés. Le comité tenu en juillet nous a délivré le label niveau 2.

Apports et limites de la démarche

  1. Nos points forts & axes de progrès sont maintenant clairement connus et formalisés, mais demeurent complexes à mesurer

Les trois piliers de notre plan d’engagements numérique responsable sont désormais présentés sur le site internet de La Javaness. Le premier pilier est constitutif de notre raison-d’être (le “pourquoi”) : le sens et la valeur partagée que nous visons par les services IA développés et déployés; le second est la vocation à transmettre & engager auprès des collaborateurs et des parties prenantes; le troisième pilier est constitué des outils et méthodes en faveur d’une conception responsable by design .

A ces piliers sont associées des actions pour atteindre des objectifs définis. Il reste du travail pour enrichir les indicateurs de mesure de résultats (mesure d’impacts sur les ressources engagées : environnementales, sociétales, sociales) : ils nécessiteront de s’appuyer sur des expertises externes, de la veille et de la R&D. Les indicateurs de moyens sont beaucoup plus simples à produire mais ne donnent qu’une vision partielle de l’efficacité du programme.

2. Nous savons que nous devons plus communiquer & plus nous engager publiquement, mais nous ne voulons pas tomber dans le “greenwashing

L’obtention de ce label marque la fin d’un processus de préparation intense, qui a débouché sur un sentiment ambivalent : d’un côté la fierté de l’obtention de ce label; de l’autre une forme de « retenue » qu’impose la gravité des défis à relever. Se satisfaire ou se mettre silencieusement au travail sur ce qu’il nous reste à accomplir ? Ni l’un ni l’autre : Le groupe de travail doit désormais endosser un nouveau rôle, celui d’animateur d’une démarche et de sens auprès de l’ensemble des collaborateurs et d’une large communauté de parties prenantes. Cela impose de communiquer, convaincre, vulgariser une connaissance complexe : sur les technologies que nous utilisons, sur les impacts qu’elles sont susceptibles de causer. Cela impose :

  • de renouveler et d’enrichir le cadre de dialogue et d’évaluation de notre travail dans le contexte des projets clients,

  • de créer un agenda de rendez-vous sous de nouveaux formats, comme par exemple des “drinks and talk” pour sensibiliser nos collaborateurs et partenaires proches, qui sont relais décisifs de cette ambition,

  • de prendre un virage dans la communication d’entreprise.


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3. Nous devons cultiver de nouvelles compétences dans chacune de nos expertises et en même temps engager une culture du dialogue & du compromis La délivrance de solutions numériques basées sur l’IA s’appuie sur une chaine de valeur et de compétences. Chaque compétence a son rôle à jouer, en enrichissant ses savoir-faire en termes d’écoconception, en se soumettant à plus de contrôle qualité et en acceptant les contraintes qui s’imposent à elle. Cela nécessite que chacun développe son expertise.


Dans le même temps, il faudra savoir aussi faire des compromis dans ces savoir-faire, en sachant “lever la tête du guidon” pour voir les problématiques de manière systémique. Ainsi, un dialogue constructif et enrichi doit se développer dans le cercle des projets, mais aussi de l’entreprise de son ensemble, pour “négocier” les meilleurs compromis, car les objectifs des projets, des solutions, de l’entreprise sont pluriels et peuvent entrer en tension.

4. Il nous faut agir comme des marathoniens & comme des sprinters

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Des investissements R&D durables sont nécessaires sur des thèmes comme l’interprétabilité, la minimisation des données, la gestion des biais, les processus et outils de prise en compte des retours utilisateurs, la robustesse des IA. La route est encore longue avant que le marché atteigne une bonne maturité sur ces questions. Nous devons rester, comme jeune entreprise innovante, à la pointe pour proposer ce qu’il y a de mieux, dans une approche transparente sur les performances escomptées. La prise en compte des défis environnementaux impose dans le même temps d’agir en urgence. Pour nous, c’est en étant dès à présent :

  • encore plus exigeants sur le sens et la valeur des projets sur lesquels nous travaillons,

  • en œuvrant dès à présent à changer le mindset de notre consommation de ressources dans une analyse continue bénéfices/risques,

  • en nous dotant très rapidement d’outils et moyens pour piloter notre impact carbone.

La gestion du rythme sera ainsi une dimension clé dans l’accomplissement de notre ambition. C’est ici, encore, par un dialogue constructif avec tous ceux que nous impliquerons, que nous réussirons à avoir un avis pertinent sur la qualité et l’harmonie de nos accords.


Par Aurélie Simard, doctorante en sciences de gestion réalisant des recherches sur les modèles d'adoption de l'IA, en CIFRE au sein de la javaness pour développer notre initiative numérique responsable.

Avec le relecture Vincent Le Badezet

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